Marc Biétry



 

« Pour moi l’art reste lié à son origine : être »

 J. Gerz (travaux sur l’holocauste et « Leben ») 

Mon travail artistique suit apparemment un parcours très éclectique, en effet un rapide coup d’œil sur mon site donnera l’impression de recherches très différentes n’ayant que peu de liens entre elles. Pourtant une notion apparaît, récurrente, insistante, parcourant mes créations plastiques. C’est la notion de relation. C'est, et j'en ai pris conscience en réalisant ce site, la problématique essentielle de mon travail depuis vingt ans. La relation relie. C'est aussi le but et l’ intérêt de tout travail artistique. Peut-on imaginer une toile sans  « regardeur », une musique sans écoute, un texte sans lecteur? Cette relation, c’est un espace entre, une interface qui met en contact, « l’inframince » aurait dit Marcel Duchamp.

 Inframince : concept esthétique développé par Marcel Duchamp pour qui il caractérise généralement une épaisseur, une séparation, une différence, un intervalle entre deux choses, généralement peu perceptibles.
    L'inframince qualifie une distance ou une différence que vous ne pouvez pas percevoir, mais que vous pouvez seulement imaginer. Le meilleur exemple est la "séparation infra-mince entre le bruit de détonation d'un fusil (très proche) et la marque de l'apparition de la marque de la balle sur la cible".(définition trouvée sur internet mais non signée, elle aborde précisément la notion autour de laquelle évolue mes recherches)

         Dans la série de peintures « Les Archéologiques », cet espace inframince est aussi bien un espace physique concernant les couches de peintures, les strates composant celles-ci,  tous les tableaux sous la surface visible dont s’est nourri l’œuvre finale, Picasso en parlait très bien dans le film de G.H. Clouzot « Le Mystère Picasso » ; mais ce sont aussi les espaces relationnels qui nous relient à l’histoire et surtout à l’histoire de l’art. Nous sommes faits de nos souvenirs, individuels et collectifs notamment culturels, mais aussi de ceux que l’on n’a pas encore. Pris dans une relation continue entre ce qui nous compose et ce qui va devenir éléments de notre composition, le présent, est une pierre d’angle entre le passé et le futur.

Le dessin est une mise au jour d’un inconscient formateur, un essai de structure du néant, une mise en ordre du chaos. Un espace inframince sous la couche picturale nous reliant à un fond, dont le peintre devient l’archéologue. Archéologie historique dans une profondeur picturale, mais aussi conceptuelle dans une pensée individuelle. Le tableau comme surface à fouiller pour y faire apparaître tous les constituants relationnels de notre présence au monde, histoire, pensées, inconscient collectif ou personnel, ce sont " « Les Archéologiques ».

  « L’artiste est dans une continuité… » P. Picasso

         La série des « Auras », que ce soit en peinture, sculpture ou pour une commande publique interroge aussi cette relation entre le dedans, l’intérieur de l’être, sa pensée et le monde extérieur. L’auréole, objet abstrait, de la peinture religieuse byzantine jusqu’à la  Renaissance accompagne le développement de la représentation réaliste. Elle correspond à un espace inframince nous entraînant dans une autre dimension. Représentation d’un objet conceptuel, d’un espace divergent dans la figuration de plus en plus naturaliste de la peinture de Giotto entre autres, elle ouvre sur un monde mental imaginaire et religieux, une autre dimension. Un monde irréel est intimement juxtaposé à une représentation de plus en plus réaliste de la réalité. Elle n’est pas une représentation mais la présentation symbolique d’une idée, l’idée de sainteté. Elle articule le terrestre et le divin. Dans un espace perspectiviste en train de se construire, où le monde devient une succession d’éléments mesurables, un espace non mesurable s’ouvre, un espace immatériel.

« L’aura c’est l’apparition d’un lointain quelque proche que puisse être ce qui l’évoque, l’aura se rend maîtresse de nous »

W. Benjamin (L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique)

          « Les montagnes translucides » sur calques mettent en rapport une technique de dessin et un support, l’une modifiant l’autre dans une relation de cause à effet. Il y a action (peindre) et réaction (déformation du calque, passage du plan aux reliefs par l’action de l’eau). Ces déformations agissent sur la représentation. Elles amplifient l’image naissante qui en représentant les volumes de la montagne deviennent reliefs de papier. Il prend et renvoie la lumière comme une paroi rocheuse après avoir été traité au caparol. Ce qui compte pour une œuvre d’art, ce n’est pas ce qu’elle montre mais ce qu’elle transforme. Cette transformation pourrait-elle devenir symbolique de l’action de l’art? Peut-on donner à la peinture, au dessin la capacité d’être touché de devenir sculpture, d’entrer dans notre réalité en trois dimensions? Entre la peinture et le spectateur, on retrouve cette relation, cet espace inframince que je traque dans mes différentes recherches. Ces peintures sont présentées sur le mur, fixées à quelques centimètres de celui-ci par leur partie supérieure, l’ensemble restant libre d’évoluer en fonction des mouvements d’air et des reflets de la lumière. Une sorte de peau reliant deux espaces pour les rapprocher dans une fusion conceptuelle.

 « Le dessin est plus proche de la sculpture que de la peinture » Rodin

         Les dessins de montagnes à l’encre de Chine, sur bois cette fois-ci, composent une autre série « les extractions » où la représentation de la montagne est prétexte à questionner la relation de l’image à l’espace du spectateur. De l’extraction à l’éparpillement l’image se métamorphose laissant apparaître le support, et par là, l’espace inframince entre l’image son support et l’espace du spectateur. La représentation figurative exprime la part d’abstraction qui la compose à travers sa relation au monde réel. Une autre perception de la représentation picturale se définissant comme une conceptualisation des différents espaces concevant notre imaginaire.

 « La seule vraie réalité est celle que les hommes ont créée en image.

La chose que je regarde m’anime autant que je l’anime » M. Merleau Ponty

 «La peau du monde (l'un d'eux)» est une série de photographies qui met en avant la peau comme interface relationnelle. Cette peau qui servit de support à l'écriture, à la pensée mais aussi au dessin et à la peinture dans les profondeurs de l'histoire et les recoins de la géographie. Cette peau renvoie à la surface de la toile, c'est-à-dire à la surface du monde, celui de l'expression, de l'être humain. La trace de l'animal fait corps avec la surface de l'être, (l'un d'eux). L'un fait trace, fait sa trace, l'autre fait surface. Les deux peuvent tour à tour être identifiés ou s'identifier l'un à l'autre. La peau, d'une femme ou d'un homme, comme espace intermédiaire entre l'humain et le reste du monde, une métaphore par extension de la peau du monde. Toute expression créative de l'homme construit cette peau du monde. 
    Ce travail est un développement photographique de l’une de mes préoccupations principales, à savoir la recherche d’un lien, d’un passage, une mise au jour de ce qui constitue la relation du corps de l’individu à son environnement physique mais aussi conceptuel et sensible.

 « Un homme fut frappé par un roc qu’il avait trop regardé, le roc n’avait pas bougé. »

Henri Michaux

 « La peau des villes », autre suite photographique récente, tente de mettre en relation le corps de l’individu dans la cité avec ce dont elle est composée, son histoire culturelle, c’est à dire les différentes pensées créatrices qui l’ont occupées. La ville est avant tout une construction culturelle, mentale, sensible, une vibration de l’histoire dans un écrin architectural présent. Un instrument de musique, un orchestre qu’il faut savoir écouter. Marcher dans la ville à la recherche de plaques commémoratives, c’est marcher sur la peau de la ville comme l’animal marche sur la peau de l’être humain dans «La peau du monde (l'un d'eux)». C’est « la rêverie du promeneur solitaire » parcourant une dimension différente de la ville, celle-ci étant reliée à l’être du promeneur dans toute sa profondeur. Anne Cauquelin en parle très bien dans, « Le site et le paysage», elle présente:

 «le lieu comme récit » 

      « Les lieux appartiennent à une autre logique que celle de la carte ; singuliers, faisant appel au temps, à la mémoire, chacun ayant son individualité propre, enveloppe de corps qui sont ceux aussi des corps de mémoire et de langage, ils sont difficilement descriptibles graphiquement. Leur « profondeur » qui les tient attachés à une culture plus qu’à une nature les propulse du côté de la représentation iconique, telle qu’elle s’efforce à produire un signe ressemblant. Et c’est en effet sous les traits d’icônes que les lieux apparaissent sur la carte. Ils en trouent la surface de leur surgissement légendé : voici un monument, le nom d’une bataille, une abbaye, la côte des vins et celle des naufrages, églises, châteaux, points de vue, curiosités. Autant de détails, d’individuations liées à une narration. Ou du lieu comme récit. »

    Ces récits sont les constituants de nos personnalités, de nos histoires, de nos êtres. Les récits que j’ai choisis de faire surgir sont ceux qui, constitués de pensées, de créations, d’approches poétiques de la complexité du monde, fondent notre identité à la fois charnelle et psychologique. L’homme identifié dans sa version empathique. Cette empathie, « faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent » (définition du petit Robert), qui transforme cette identification en espace de contact, en espace inframince. Entre la peau comme surface sensible et « auratique » de l’individu unique vivant et la pensée, dans sa version culturelle globale, symbolisée par un auteur commémoré sur un mur de la cité, trace d’un vécu, se constitue un dialogue plein d’espoir au sein des constructions urbaines.

 « La trace est l’apparition d’une proximité, quelque lointaine que puisse être ce qui l’a laissé.

L’aura est l’apparition d’un lointain, quelque proche que puisse être ce qui l’évoque.

Avec la trace, nous nous emparons de la chose.

Avec l’aura, c’est elle qui se rend maîtresse de nous. »

Walter Benjamin

(L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique)

     La plus grande satisfaction n’est pas dans la possession, mais dans la compréhension du monde. Je crois que mon travail fonctionne dans cette optique et cherche à mettre cette pensée en évidence tout en la questionnant. Il faut faire vibrer le monde et non le presser comme une orange, sa survie en dépend, c’est le rôle de l’artiste d’orchestrer ces vibrations.

                                                    Marc Biétry

 

 

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